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  • Júlia Cserba

Gustave Miklos et la Hongrie, un amour unilatéral


Le sculpteur hongrois Gustave Miklos pose dans son atelier de la rue Saint-Jacques à Paris
Gustave Miklos dans son atelier parisien de la rue Saint-Jacques en 1930. Anciennes archives Blaha.

La vente de la collection Jacques Doucet en 1972 a permis de redécouvrir l'Art déco aux collectionneurs puis progressivement au grand public.


C’est à partir de ce moment que le sculpteur Gustave Miklos, figure emblématique de ce style, vénéré dans les années 1920-1930 et tombé dans l’oubli après la Deuxième Guerre mondiale, retrouve la place qu’il mérite sur la scène artistique internationale. Néanmoins, alors que ses œuvres sont devenues de plus en plus recherchées dans le monde, il est resté pratiquement inconnu jusqu’au début du 21ème siècle dans son pays natal, la Hongrie.


Bien que Miklos ait définitivement quitté Budapest en 1909, il a toujours porté la Hongrie dans son cœur. Beaucoup de faits témoignent de son attachement à ses origines hongroises. Toutefois ce sentiment, comme dans le cas de Joseph Csaky, n’était pas réciproque. Quelques éléments complétant l’étude biographique très élaborée de Christiane Patkaï permettent de démontrer cette triste réalité.


Lorsque Miklos arrive à Paris en 1909, il possède déjà une solide connaissance du dessin et de la peinture grâce à Laszlo Kimnach. Il est encore l’élève du collège de Mester utca, alors qu’il fréquente déjà les cours de ce peintre et professeur de dessin académique.


En 1904, Miklos s’inscrit à l’Ecole Royale des Arts Décoratifs de Budapest où il se lie d’amitié avec Joseph Csaky. Il étudie dans la section « peinture décorative » sous la direction du peintre Jozsef Feichtinger, tandis que Csaky devient élève de la section « sculpture décorative ».


Déçus par la formation qu’ils reçoivent, les deux amis quittent l’Ecole en 1905. Miklos retourne chez Laszlo Kimnach (1) pour continuer ses études avec lui. Durant toute sa vie, il gardera une attitude de respect et de reconnaissance envers lui, répétant souvent que c’est grâce à l’enseignement de son professeur hongrois qu’il a été capable d’aller si loin dans sa carrière artistique.


Comme Luc Benoist écrit dans un article sur Miklos paru dans la revue Art & Décoration en 1931, « le seul homme qu’il avoue pour maître, le peintre hongrois Kimnach, qu’il quitta pour entrer à l’Ecole Royale des Arts Décoratifs de Budapest. »


Sculpture en bois de Gustave Miklos
Gustave Miklos. Sculpture de jeune homme en bois. Anciennes archives Blaha.

Quand Miklos rejoint Joseph Csaky à Paris en 1909, son compagnon d’école l’accueille dans son modeste logement à la Ruche et l’épaule pendant ses premiers mois. Une belle preuve d’une amitié de jeunesse. Selon certaines sources Csaky réalise même le portrait de Miklos en 1910. Leur relation amicale et artistique se montre durable. Chacun avance sur son propre chemin et se croise de temps en temps. Ainsi dans les années 20, tous les deux travaillent pour Jacques Doucet, se retrouvent à plusieurs expositions collectives, tout comme en 1929 parmi les membres fondateurs de l’Union des Artistes Modernes (UAM).


Le nom de Miklos apparaît pour la première fois dans la presse hongroise en novembre 1910 en tant que participant au Salon d’Automne en compagnie de six de ses compatriotes. En avril 1914, dans la revue culturelle Nyugat (2), citant les participants hongrois au Salon des Artistes Indépendants, Tivadar Raith présente Miklos comme un peintre paysagiste et lui reproche son style cubisant.



Bas-relief de profil de femme à l'oiseau par le sculpteur Gustave Miklos
Bas-relief de Gustave Miklos. Anciennes archives Blaha.

Lorsque la guerre éclate en 1914, Miklos s’engage dans la légion étrangère. Il sera privé d’activité artistique pendant quatre ans. Après son retour à Paris, il continue à peindre mais sa vision et son style changent sous l’influence de l’art et l’architecture découverts en Grèce pendant la guerre. En 1923, lors de son exposition personnelle à la Galerie l’Effort moderne, il présente des œuvres avec des motifs abstraits et cubistes. Dans la même année, au Salon d’Automne, il expose deux sculptures architecturales qui suscitent un certain intérêt dans le milieu professionnel. Il dédie l’une de ces deux colonnes au grand compositeur hongrois Franz Liszt et la conservera longtemps dans son atelier. Luc Benoist écrit dans son article de 1931 cité ci-dessus : « En entrant dans son atelier, la première chose qui m’attira fut un singulier obélisque s’élançant comme des colonnes de basalte ou des tuyaux d’orgues ‘’ Un hommage à Liszt me dit M. Miklos avec une sorte de dévotion.’’ » La musique hongroise était pour l’artiste un lien très fort avec son pays.


Mais il existe une preuve encore plus explicite de son attachement à la Hongrie. Il y a quelques années, j’ai eu l’honneur de me voir confier quelques lettres de Miklos par la petite-fille de Ferencz Blaha (3) , un ami très proche et protecteur de la famille Miklos.


Dans ces lettres adressées entre 1926 et 1939 à cet ami vivant à Budapest, toujours accompagnées par des photos de ses sculptures ou de son atelier, il évoque ses difficultés, ses succès et surtout il exprime son désir de réussir pour faire plaisir à sa mère et pour la gloire de son pays. Voici un extrait de sa lettre datée du 8 novembre 1928 : 


« Le destin m’a privé de la plus grande joie quand il m’a dépossédé de ma chère mère inoubliable. Puisque j’ai lutté pour elle aussi, je voulais déposer devant ses pieds le résultat de mes vingt ans de lutte acharnée. Mon cœur est plein d’amertume car seulement quelques mois me séparaient du bonheur. Que vaut le succès et que mon exposition soit inaugurée par des princesses, des ministres et des ambassadeurs si ma chère maman n’est plus là, si le destin aveugle m’a empêché me réjouir de mon succès. Je reprends la lutte pour qu’un jour on puisse être fier de mon origine hongroise. J’ai déjà fait connaître à Paris l’âme et le sang hongrois. Car l’élite parisienne était présente à mon exposition et une grande partie de mes œuvres a trouvé acquéreurs. » 


Il fait allusion ici à son exposition organisée à la galerie La Renaissance entre le 4 et le 15 mai 1928. Sa lettre est accompagnée par le numéro de mai 1928 de la revue Renaissance avec en couverture la reproduction de sa sculpture Divinité et un beau texte en français et en anglais de la plume de Jean Guiffrey.


Le sculpteur hongrois Gustave Miklos pose dans son atelier avec ses sculptures
Gustave Miklos dans son atelier de la rue Saint-Jacques. Photographie dédicacée par l'artiste à son ami Ferencz Blaha en 1928. Anciennes archives Blaha.

En effet, Gustave Miklos est devenu un artiste connu. Jacques Doucet, avec ses commandes pour son studio de Neuilly, devient en quelque sorte son mécène et de plus en plus de ses œuvres entrent dans des grandes collections privées. Malgré ses succès, son nom est rarement cité dans la presse hongroise. En 1928 dans le numéro 1-2 de Magyar Iparművészet (Art décoratif hongrois), Pál Bor présente en quelques lignes Miklos en le qualifiant d'ambassadeur de la maîtrise parfaite du métier. Il souligne également la méthode perfectionnée par l’artiste pour les finitions (ciselure, patine, polissage) des sculptures en bronze.


Dans quelques revues hongroises d’avant-guerre, son nom figure parmi les artistes hongrois travaillant à Paris mais sans que son travail ne soit évoqué et ses œuvres présentées. L’attitude de la presse spécialisée et du milieu professionnel envers Miklos n’a pas changée après 1945 et son existence est plongée dans l’oubli. 


On peut invoquer son absence à l’exposition Les artistes d’origine hongroise du 20ème siècle vivant à l’étranger, présentée au Palais de l’Exposition (Mücsarnok) de Budapest en 1970 ou l’omission de son nom dans le Dictionnaire des arts de 1985. Lorsqu’en 1996, le collectionneur suisse d’origine hongroise Karoly (Carl) Laszlo met sa collection exceptionnelle en dépôt en vue d’une donation pour Budapest, l’opportunité d’acquérir une Tête de femme en céramique de Miklos se présente. Malheureusement le projet n’aboutit pas et la collection quitte la Hongrie. Jusqu’à ces derniers temps la presse hongroise ne parle pratiquement de Miklos qu’à propos des prix records obtenus par ses objets d’art aux ventes aux enchères.


Au début des années 2000, lorsque la galerie Kalman Maklary Beaux-arts de Budapest commence à exposer entre autres des œuvres d’Alfred Reth et de Gustave Miklos, quelques historiens d’art hongrois  se lancent dans la recherche sur le cubisme et l’art déco.


L’effort de plusieurs années de travail de Gergely Barki et de Zoltán Rockenbauer va aboutir ce printemps à une exposition intitulée Wanted / Lost&Found. À la recherche du cubisme hongrois perdu à l’Institut Hongrois de Paris, et sera suivie par un autre événement de grande envergure au Musée de Beaux-arts de Budapest en 2023.


Dans ce cadre, sous réserve que les commissaires parviennent à retrouver ses œuvres cubistes, le grand public hongrois pourra enfin découvrir quelques-unes des œuvres de Gustave Miklos, plus d’un demi-siècle après sa disparition.


(1) Kimnach Làszlo, peintre (1857–1906)

(2) Raith Tivadar : Magyarok a Salon des artistes Indépendants-on, Nyugat, 1 avril. 1914.

(3) Blaha Ferenc (1882-1956)


Auteur :

Júlia Cserba, critique d'art, commissaire d'exposition indépendante.


Vivant à Paris depuis 1983, elle a étudié l'histoire de l'art et l'histoire de la photographie à l'École du Louvre. Elle est membre de l'Association internationale des critiques d'art (AICA). Elle est fondatrice et membre du conseil d'administration du Fonds de Dotation Judit Reigl et de l'Association des Amis de Paul Kallos. Depuis plus de vingt-cinq ans, son travail de recherche se concentre sur les artistes d'origine hongroise en France. Ses recherches ont été publiées en hongrois : Artistes d’origine hongroise en France 1903-2005 (Edition Vince, 2006 ) et Photographes d’origine hongroise en France depuis 1920, (Edition Corvina, 2019), 55 entretiens à Paris (Edition Kijàrat, 2022). Elle est l'auteur et co-auteur de nombreux catalogues et monographies.  


Le Comité Gustave Miklos remercie vivement Madame Júlia Cserba de l'avoir autorisé à reproduire aimablement son article.

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