La villa-atelier de Gustave Miklos, une habitation moderniste rue Gauguet à Paris
- Alexandra Jaffré

- 23 févr.
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 25 févr.

La villa-atelier de Gustave Miklos, construite au 3 rue Gauguet à Paris par l'architecte moderniste Marcel Zielinski en 1930, n'existe plus dans son état d'origine.
Nous avons cependant retrouvé des documents et des photographies inédits de cette habitation qui illustrent l'implication de l'artiste et de son architecte dans le mouvement moderniste.
En 1930, après avoir vécu et travaillé une dizaine d’années à deux pas du Panthéon, dans le 5e arrondissement de Paris, Gustave Miklos réalise enfin son rêve de construire son propre atelier, suffisamment vaste et lumineux pour y sculpter et pour y habiter.
C’est dans le sud de la capitale, dans le quartier Montsouris, qu’il acquiert une parcelle en 1929, au n°3 de la rue Gauguet. Cette rue, qui est en réalité une courte impasse privée, débouche sur la rue des Artistes, nommée ainsi depuis le XIXe siècle pour ses grands ateliers qui accueillaient une activité artistique.

Après avoir colonisé le quartier Montparnasse au début du XXe siècle, les artistes avaient convergé vers ce quartier où se construisait une « série de petites maisons modernes, aux toits en terrasse, aux murs lisses et nus, aux surfaces se coupant à angles droits, aux saillies rectilignes faisant des ombres bien nettes. […]. Derain, Braque, Foujita ont chacun leur villa à cet endroit. Ozenfant […] est leur voisin. Et aussi l’architecte Zielinski qui a construit la plupart des maisons du quartier, le sculpteur Miklos, les peintres Soutine et Konjovic », relate Paris-Soir en 1930.
C’est effectivement à Zielinski, cet architecte moderniste, que Miklos a confié la réalisation de son projet.
Marcel Zielinski, l'architecte parisien des villas-ateliers modernistes
On ne sait aujourd’hui quasiment rien de Marcel Zielinski et il n’apparaît pour ainsi dire jamais dans la presse d’époque. Né en 1885, ce Parisien diplômé des Beaux-Arts, fils d’un architecte d’origine polonaise, applique à ses projets architecturaux les principes fonctionnalistes développés par Mallet-Stevens, Le Corbusier et Ozenfant au début des années 1920 : rejet de l’ornement tant en façade qu’à l’intérieur, murs nus et peints en blanc, toit plat, volumes répondant à des plans simples, spacieux et réguliers que permettent les propriétés de l’acier et du béton armé.
Ces principes sont appliqués aux habitations qu’il conçoit dans le quartier Montsouris : la maison-atelier du peintre serbe Milan Konjovic (1929), la villa-atelier d’André Derain (1930), la villa-atelier du peintre Louis Ferdinand Renaud (1930) et sa propre maison-atelier au square Montsouris (1932).
Avec celle de Miklos, Zielinski reçoit en 1930 la commande de deux autres constructions, sur les quatre parcelles que compte l’alignement des numéros impairs de la rue Gauguet :
Au n°5, une villa-atelier est commandée par le pianiste et collectionneur d'art américain Théodore Schempp. Elle sera occupée en 1936 par le peintre italien Manuel Boccini, puis dans les années 1950 par le peintre Hans Hartung et son épouse Anna-Eva Bergman.
Au n°7, une autre villa, avec un atelier et plusieurs appartements, est élevée à la demande du peintre André Gaston. Arrivé en 1932, Salvador Dalí, jugeait les constructions de Zielinski comme une « architecture auto-punitive, l’architecture des gens pauvres […] » avec ses immenses fenêtres, ses immenses tables chromées, ses verres et ses miroirs (Dalí, la Vie secrète de Salvador Dalí, 1942). Nicolas de Staël s'y est ensuite installé à partir de 1947.
Le nombre des villas-ateliers construites par Zielinski témoigne de la confiance d'un cercle d'artistes qui peut se payer le confort d'une construction contemporaine, aux lignes et aux volumes modernes adaptés tant à leurs besoins professionnels que personnels.
La villa-atelier de Gustave Miklos, projet conçu pour un sculpteur moderniste
Si on ignore les circonstances de la rencontre de Miklos et Zielinski, elles ne doivent pas être cherchées bien loin : Miklos est un des co-fondateurs de l'Union des Artistes Modernes (UAM) qui compte parmi ses membres les architectes modernistes René Herbst, Mallet-Stevens, Le Corbusier et Jeanneret.
En rupture avec les conceptions esthétiques de la Société des Artistes Décorateurs, ce groupement d’artistes, d’artistes-décorateurs et d'architectes s’en était désolidarisé en 1929 afin de privilégier un langage moderne en phase avec les matériaux et les exigences d’une vie moderne.

Dessiné en juillet 1930, sur la base des instructions de Miklos, le projet de cette construction par Zielinksi donne des réponses actuelles aux exigences pratiques d'un sculpteur lui-même impliqué dans le mouvement moderniste.

Le bâtiment se compose de trois niveaux couronnés d'un toit plat. Encadrée par deux hauts murs en projection et protégée par un muret en alignement de la rue, la façade blanche se distingue par l'horizontalité de ses lignes et son absence d'ornement. Une grande verrière ouverte au nord, haute de 4 mètres et longue de 8 domine la porte principale, située sur le côté, et les trois fenêtres en bandeaux.
Cette orientation au nord était déterminante pour Miklos nous a confié un de ses anciens élèves d'Oyonnax, car, insistait l'artiste, « elle diffuse un éclairage constant quelque soit l'heure de la journée ou le temps qu'il fait »*.

Le plan intérieur des trois niveaux est conçu rationnellement. En rez-de-chaussée sur la gauche, une porte de service ouvre sur un long couloir desservant les annexes, dont une pièce pour le stockage du plâtre, un escalier de service et un escalier principal.
L’entrée des visiteurs s’effectue sur la droite par une double porte, en face du garage. Une volée de marches extérieures donne accès au deuxième niveau, directement sur l'espace consacré à l'atelier.
Cette zone est la plus importante du bâtiment avec un plateau de 81 m2 et ses 6 mètres de hauteur sous plafond. En proportion, elle occupe la moitié de la surface du terrain et le volume de deux niveaux.
Avec cet espace vaste et baigné de lumière naturelle, Zielinksi répond aux besoins d'un sculpteur qui réalise des œuvres de grand format.

Derrière l'atelier se situe la salle à manger de 16 m2, à laquelle est adjointe une petite cuisine dans son prolongement. L’accès au rez-de-chaussée ou à l’étage supérieur, se fait par un escalier sur la droite. Le dernier niveau est occupé par une seule une chambre, en porte-à-faux sur le vide de l’atelier, avec sa salle de bain. En fond de bâtiment sur le côté, un jardin de 30 m2 laisse pénétrer l'air et la lumière.
Les travaux de construction débutent entre la fin de l’année 1930 et le début de l'année 1931.


Miklos s’installe dans son nouvel atelier dans le courant de l’année 1931. Il aime y « œuvrer en paix » se confiera-t-il plus tard à son ami le bibliophile Jacques André.

Le sort de la villa-atelier de Gustave Miklos
Moins de dix ans plus tard, en mars 1940, l’artiste est contraint de quitter son atelier et d'abandonner ses œuvres pour prendre un poste de professeur auxiliaire de dessin à l’École professionnelle des matières plastiques d’Oyonnax, poste obtenu grâce à la recommandation de son ami René Herbst.
Lors d'un séjour à Paris, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, Miklos constate que son habitation a été dégradée. Il envisageait « un retour à Paris, mais son atelier de la rue Gauguet a besoin de sérieuses réparations pour lesquelles il n'a pas le moindre sou » (Christiane Patkaï, mémoire sur Gustave Miklos, 1978). Le soutien financier de Jacques André et du directeur de fonderie Laurent Monnier, au travers d’achats d’œuvres, ne pourra pas couvrir les frais de remise en état.
Agé de presque 60 ans, Gustave Miklos n’a plus l’énergie de relancer sa carrière dans la capitale. Il décide de rester définitivement à Oyonnax et vend sa villa-atelier en 1950, soit trois ans après le décès de Zielinski.
Considérablement modifiée, à la fin des années 1970, la façade d'origine de la villa-atelier avait disparu des mémoires. Il n'en subsistait qu'une illustration non située publiée dans la revue L’Architecture d’Aujourd’hui de 1932.

Dans son état d'origine, la villa-atelier de Zielinski pour Gustave Miklos permet de mieux comprendre et d'enrichir le patrimoine architectural moderniste du Paris, non pas disparu, mais modifié par les changements fonctionnels.
*Nous remercions M. M.B. d'avoir partagé avec nous ce souvenir.
Auteur :
Alexandra Jaffré, historienne de l’art, expert Art Déco, membre de la Compagnie des Experts d’Art, Secrétaire générale du Comité Gustave Miklos.


